André Marro

André Marro

À propos de l'auteur

Ancien directeur et co-fondateur d’EHPAD, André MARRO est actuellement maître de conférences associé de l’université Nice-Sophia-Antipolis (à la faculté de médecine M2 ISS et à l’IUT de Nice en carrières sociales).
Psycho-sociologue, ingénieur des ressources humaines et docteur en paléoanthropologie du Muséum national d’histoire naturelle de Paris, il est par ailleurs consultant-formateur référent dans l’espace partagé de santé publique PACA dans le domaine sanitaire et médico-social.

Entretien avec André Marro

Pouvez-vous nous dire ce qui vous a animé à écrire cet ouvrage ?


Dans votre question le terme « animer » est particulièrement évocateur. En effet, notre « métier » est sous-tendu par une démarche d'animation, dans le sens « mettre en vie »... Il s'agit d'un savoir-faire tout autant que d'une vision du monde basée sur l'étonnement et le plaisir à exister, source véritable de l'enthousiasme...
En cela, nous sommes en présence d'une étonnante énergie qui « nous dépasse et nous enveloppe ». Cette joie paisible s'éprouve, pour exemple, au cœur d'une relation réussie. Il y a quelque chose de captivant à animer, mais, de la même manière, il est tout aussi captivant d'écrire pour témoigner... l'idée étant d'être au cœur du monde, au cœur du frémissement de la vie, sans être totalement de ce monde. Cette idée avait déjà été évoquée par le philosophe Bergson lorsqu'il soulignait que la position de réelle liberté est d'être « acteur et spectateur » à la fois...
Mais cette immersion au cœur du « vivant » suppose d'avoir reconnu en soi une certaine vulnérabilité. L'animateur, comme l'écrivain, a quelque chose de froissé en lui. C'est, comme le dit si joliment un proverbe libanais, « un poète fêlé qui laisse passer la lumière ». Une fois cette fêlure bien identifiée et dépassée, il sera capable à son tour de poétiser ses actions et de transmettre aux autres son goût de la vie. Il sera, dès lors, fragile et délicat dans sa puissance.
En définitive, l'animateur écrivain est porté par le « plaisir de mettre en vie ».
Ce « mouvement » présente de multiples facettes : il s'étend du plaisir d'éprouver avec l'autre le mystère de notre condition humaine jusqu'au fait de se sentir à sa « juste place ».



Pouvez-vous nous expliquer en quoi votre approche des pratiques de la bientraitance avec soi et avec l'autre est nouvelle ?

Le rapport animateur-animé, soignant-soigné, tuteur-tutoré est un rapport quasi miraculeux... Nous traversons une période où les « récits de soi » ont disparu, plus personne n'écoute personne, nous vivons un état de pure désolation, pas forcément heureuse. Je n'énonce pas ces propos pour augmenter l'intensité du pessimisme ambiant, mais bien plutôt pour aider à la prise de conscience de cette solitude générale. Une fois cela accepté avec honnêteté, une fois reconnue cette « indicible souffrance », il est plus facile ensuite d'inverser certains de nos choix, certaines de nos priorités.
Faire le choix d'être un aidant c'est mettre en priorité dans sa vie l'intensité d'un partage réussi avec ses « protégés ». Mais, en définitive, c'est une belle aventure, entre soi et soi. Dans cette aventure privilégiée, l'aidant est également mis « en vie » à l'aide de l'autre. Nous devinons que la démarche est nouvelle, mais l'est-elle vraiment ? Socrate avait bien compris, devançant nos récentes découvertes sur les « neurones en miroir », que lorsque nous faisons du bien aux autres nous le faisons, en fait, à nous-mêmes. Mais l'entreprise est délicate car nous devons tout d'abord réaliser que nous sommes prioritaires sur « l'autre ». En effet, c'est parce que nous avons suffisamment d'amour pour nous-mêmes que nous pouvons ensuite en donner aux autres... Puis par un phénomène de « réciprocité » et de synergie, notre amour pour nous-mêmes sera comme augmenté à l'aide des autres...

Il s'agit d'un renversement figure/fond de nos croyances à propos de la relation d'aide...



En terminant la lecture de votre ouvrage, on ressent un état de bien-être. Comment expliquez-vous cet état ? Est-ce l'ambition de votre ouvrage ?


Je ne sais pas si j'ai une telle ambition... Je ne pense pas avoir de but proprement dit. Je suis certes sous-tendu par l'espoir actif que cet ouvrage puisse nous aider à mieux « faire société », mais, dans le fond, s'il procure déjà un plaisir à être au cœur de notre fonction c'est probablement suffisant. Cependant, il est vrai que parfois s'installe au cours de mes formations un « étrange et épais silence », un peu comme si nous avions goûté au mystère et ressenti que celui-ci est bienveillant, amical...
Mais le formateur, l'animateur, l'aidant, le soignant, n'est en aucune manière un « gourou ». Tout au plus, il peut être un « facilitateur ».
Et comme il me plaît de le répéter, « c'est une manière d'être au monde, un mode d'être. Nous sommes en présence d'un quelque chose qui nous pousse à mettre de la vie là où nous nous trouvons... »



Votre livre s'appuie en outre sur votre expérience de terrain en tant que formateur au sein d'établissements sanitaires et médico-sociaux. Quel regard portez-vous sur l'évolution des relations humaines dans les domaines sanitaire et médico-social ?

Il est coutume d'entendre que les « organisations » du domaine sanitaire et médico-social connaissent le plus haut degré de « pathologie institutionnelle ». Il est vrai que ces dernières, ouvertes 365 jours de l'année 24 h/24, sont animées par des équipes très pluridisciplinaires qui agissent au cœur de situations particulièrement anxiogènes.

Pourtant, j'ai pu souvent observer, dans certaines structures où le « climat social » était bon... que les tensions, pourtant bien réelles, semblaient être secondaires au plaisir de « travailler ensemble ».

Les cadres responsables de la circulation de l'information, des responsabilités et des pouvoirs de ces structures avaient comme souci d'utiliser les « procédures », la morale, l'éthique, bref les normes, de manière « propédeutique », c'est-à-dire non pas contre les acteurs mais pour eux, ou plus précisément, en préparation d'un savoir-faire. Leurs démarches étaient plus « explicatives » que normatives...

C'est aussi simple que cela. Nous ne pouvons espérer motiver des humains qui ont fait, pour la plupart, le choix de ce métier afin d'être en accord avec eux-mêmes, par la peur de la sanction et par la contrainte.

Depuis notre condition de chasseurs-cueilleurs-collecteurs du Paléolithique à celle d'agriculteur-pasteur du Néolithique et jusqu'à ces tout derniers siècles, notre humanité a toujours été dynamisée et accompagnée par des « aidants »...
Leurs statuts, rôles et fonctions étaient bien sûr très différents de ceux de notre époque. Ils étaient chamans ou sorciers, ou encore devins, poètes, conteurs, acteurs... Leur place au sein du groupe était atypique, unique et singulière. Mais à y regarder de près, nos aidants actuels, capables d'accompagner la souffrance, le grand âge ou la fin de la vie sont toujours légèrement « à la marge » du groupe, « hors cadre ». Plus ils sont bons et efficaces, plus ils ont « un parfum de liberté ».

Cette sorte « d'homme », que l'on appelle aujourd'hui des « référents », ne peut pas être motivée par la morale ; le désir et la compassion sont la source de leur vitalité.

Selon moi, l'avenir de la profession se situe dans cette direction. La compréhension des « phénomènes » non seulement nous émancipe en nous sortant de nos croyances, mais nous permet, dans une sorte de « saisissement », de nous réconcilier avec notre vraie nature... Cette adéquation avec notre « essence » non seulement nous réenchante mais a un goût d'éternité



« Le monde n'est pas tel que nous le voyons, il est tel que nous sommes. »
(98, Le Talmud)


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